Semaine du 3 au 9 mai 2004
L’attitude des bourgmestres flamands de la périphérie de Bruxelles (Hal-Vilvoorde) illustre l’analyse qu’avait faite le jeune François Mitterrand dans le livre « Le coup d’Etat permanent » publié en 1958. Son livre avait le mérite de démontrer que sous nos latitudes, les coups d’Etat les plus efficaces, parce que les plus invisibles, ne se commettent pas en treillis commando mais en costume cravate. L’histoire se répète. Alors que tous les éditorialistes de la presse « officielle » traitent cette information à la légère, « ce n’est qu’une péripétie de plus », « mieux vaut en rire », les jeux sont déjà presque faits. Avec la complicité des responsables politiques wallons dont le silence est une fois de plus assourdissant.
Ce n’est, en effet pas la première fois. Rappelez-vous…
Dans le registre des coups d'État spectaculaires, on ne trouve sans doute meilleure illustration que la rébellion des 300 bourgmestres flamands qui refusèrent d'organiser en 1961 le Recensement décennal de la population.
Peu de nos contemporains se souviennent de ce boycott, peu en connaissent les tenants et aboutissants.
La loi linguistique de 1932, par laquelle le mouvement flamingant obtenait l'imposition d'un régime linguistique unilingue dans les administrations en Flandre (jusque là, les communes restaient libres d'offrir à leurs habitants un régime administratif de bilinguisme), avait garanti en contrepartie une ultime zone de liberté à la minorité culturelle des francophones de Flandre - plus d'un demi million encore en 1947. Tous les dix ans, le Recensement de la population allait permettre à la commune flamande (ou wallonne) qui compterait plus de 30% d'habitants se déclarant de régime linguistique français (ou néerlandais), d'opter pour le bilinguisme, si elle le voulait. Ce système de référendum - il n'en portait pas le nom, mais c'en était bien un -, s'il anéantissait la citoyenneté culturelle des minorités francophones faiblement concentrées (à moins de 30%, elles n'existaient plus, le conseil communal ne pouvant pas même débattre de l'éventuel bilinguisme), avait le mérite de fixer une procédure démocratique pour relayer la volonté populaire, procédure conforme à la tradition des libertés communales héritée du moyen âge.
Le premier Recensement prévu après cette loi de 1932, celui de 1940, fut annulé pour cause de guerre, et ne pu avoir lieu qu'en 1947, sous la Régence.(*)
Les résultats du Recensement, désastreux du point de vue flamingant puisqu'ils exprimaient une aspiration au bilinguisme dans de nombreuses communes flamandes, notamment dans la grande banlieue de Bruxelles, furent publiés avec sept ans de retard. La phobie de l’olievlek, la tache d'huile francophone autour de la capitale, était née. Qu'allait donner le Recensement de 1960 ?
Cette liberté du choix linguistique que la loi du Parlement avait corsetée en 1932, mais qui avait retrouvé droit de cité grâce au Recensement de la population, ne pouvait pas durer. Les flamingants cherchaient une issue. Faire modifier tout exprès la loi par le Parlement, où la Flandre détient la majorité? Cela eût paru scandaleux. Retarder à nouveau la publication des résultats, les contester, les refuser? Un moyen apparut comme le plus sûr: ne pas organiser de Recensement avec volet linguistique. Ne plus jamais en organiser.
D'abord, au lieu de l'organiser en 1960, on retarda le Recensement jusqu'en 1961. Puis, au mépris de la loi, le Ministère de l'Intérieur expédia aux communes des formulaires de Recensement d'où avait été retranché le volet sur l'emploi des langues. Ce premier coup en appelait un autre. Craignant que l'on dépouille les formulaires en examinant la langue dans laquelle les citoyens les auraient remplis, des bourgmestres flamands, trois cents au total, sans doute enhardis par l'initiative du Ministère, prirent la résolution de boycotter purement et simplement le Recensement. Ils renvoyèrent au ministère les caisses de formulaires vierges.
Quelle réponse le gouvernement allait-il donner à cette fronde patricienne? L'organisation du Recensement par la force publique? Suspension ou destitution des bourgmestres hors-la-loi ? Poursuites pénales?
Non... Rien... Impunité !
Mieux: le gouvernement concrétise les espoirs les plus secrets des flamingants en supprimant le volet linguistique du Recensement, en abrogeant la loi de 1932, et bientôt en fixant une fois pour toutes la frontière linguistique. Non pas bien sûr, comme l'ancienne loi le prescrivait, en consultant explicitement la population, mais en prenant pour critère la distribution des votes lors des élections précédentes.
Qu'est-ce qui illustre le mieux l'ironie de l'histoire: que l'architecte de cette Petite Muraille de Flandre fût un francophone unitariste (Arthur Gilson)? Que l'écho de ce coup d'État ne cesse de se faire entendre depuis lors (Louvain, Fourons, Périphérie), condamnant au souvenir du coup d'État permanent les populations concernées ? (**)
D'une pierre lancée dans le jardin de la démocratie seront nés quatre coups d'État spectaculaires: ceux d'un Ministre, de 300 Bourgmestres, d'un Gouvernement et d'un Parlement.
Les conséquences s'en font sentir tous les jours: un pays fédéral sans comptages des minorités nationales. Une ville-région bilingue d'un million d'habitants sans instrument statistique sur l'enseignement, les mariages mixtes, et surtout l'intégration des étrangers.
Et il y a de grandes chances que l’histoire se répète. La question à cent balles (ou à "cent cents" comme on dit maintenant en "bilingue"), c’est pour avant ou après les élections ?
La manifestation de ce dimanche à Hal montre bien que les Flamands sont décidés.
* Les Bruxellois s'en souviendront sans doute, c'est suite au Recensement de 1947 que les conseils communaux de Ganshoren, Berchem-Ste-Agathe et Evere optèrent pour un régime administratif bilingue qui entraînait le rattachement de leur commune à l'agglomération bilingue de Bruxelles.
** On imagina pour compenser la tyrannie majoritaire en instaurant, sur certains dossiers « communautaires » un système de vote à la majorité spéciale (majorité dans chacun des groupes linguistiques et majorité des deux tiers pour le total des suffrages exprimés), par lequel, les voix des seuls députés néerlandophones ne suffisent plus et réclament l’appoint d’élus francophones et wallons. Mais ce système n’est pas toujours appliqué comme on s’y attendrait.
Rappelons que le rattachement des Fourons (6 communes) à la province du Limbourg (1962) fut voté à la majorité simple. Parangon de déni de démocratie, cette affaire se double d’une violation patente de l’expression démocratique locale puisque la « consultation populaire » organisée en vertu de la loi provinciale (art.83 et 84) par la Province de Liège, dont dépendait jusque là les Fourons, avait massivement confirmé le vœu des habitants de demeurer sous la tutelle de la province liégeoise.