Semaine du 10 au 16 octobre. Article paru ce 14 octobre 2005 dans le journal "L'Echo"

Remédier à la crise existentielle wallonne?

Pour Paul-Henry Gendebien, président-fondateur du RWF (Rassemblement Wallonie-France), le fédéral vit son dernier quart d’heure. Il invite les Wallons à réfléchir à leur destin.

Il s’agit bien d’une crise existentielle, pour ne pas parler d’une spirale suicidaire. Sont en cause, tout à la fois, le socialisme wallon, la démocratie wallonne, l’identité wallonne. Le socialisme en Wallonie a donné l’image d’un instrument d’enrichissement personnel qui se fait au nom des pauvres, lesquels sont invoqués chaque fois qu’il faut se faire réélire. Certes, il y a des responsables intègres au PS et dans les autres partis. Il n’en reste pas moins que le cynisme des nomenklaturistes wallons ne date pas d’hier et qu’il a gangrené toute la société. Il est ordinaire d’expliquer la corruption et la concussion par la nature humaine. Cela ne suffit pas. Il y a aussi que le socialisme wallon est devenu un pouvoirisme et un populisme. Un pouvoirisme qui revendique l’extension des compétences régionales non pas pour le bien de la Wallonie mais en vue d’élargir le contrôle duparti sur toute une population. Et un populisme qui mélange le paternalisme faussement convivial et les menaces: «... Prends ta carte m’fi, et tu auras ton logement social». «... Accepte de figurer sur notre liste et tu seras nommée institutrice... » Pour le PS, le populisme tient lieu désormais d’idéologie. En Wallonie, l’extrême pauvreté de la pensée politique officielle engendre le non-débat et celui-ci à son tour explique les reculs de la citoyenneté.

Crise de la démocratie

Elle est malade. Où est le grand dessein, l’élan collectif, le sens de l’Etat? Pourquoi l’opinion est elle à ce point anesthésiée, résignée, abasourdie? Trois phénomènes, parmi d’autres, peuvent caractériser la crise de la démocratie wallonne.

1 . Une personnalisation à outrance du pouvoir, au détriment des positionnements idéologiques et politiques.

2. La mort du principe sacré de la séparation des pouvoirs. Visible est l’abaissement du législatif wallon en face d’un gouvernement lui-même soumis aux chefs de parti. Le Parlement de Namur est devenu un comité Théodule, absent de tous les débats, qu’il s’agisse des plans de redressement, de la constitution européenne ou des sociétés de logement.

3. Un régime des partis contrôlant tous les niveaux de pouvoir à partir de petites oligarchies entourant des président(e)s plus puissant(e)s que «leurs» ministres.

Avec l’autoproclamation de M. Di Rupo à Namur—le putsch de vendémiaire—un pas de plus a été franchi. Le président se fait lui-même ministre. Il n’a plus besoin d’intermédiaires... C’est, dans toute sa splendeur, l'avènement du parti-Etat. La frustration profonde des citoyens- électeurs vient aussi de ce qu’ils ont le sentiment d’une impuissance permanente, à savoir qu’il n’y aura jamais d’alternance. Toute coalition wallonne semble vouée à n’être que le décalque de la précédente, autour d’un parti dominant devenu également parti-pivot, c’est-à-dire suffisamment centriste pour s’allier avec n’importe quel partenaire d’appoint (MR, CDH, Ecolo) naturellement interchangeable, chacun rivalisant d’empressement à son endroit. La démocratie, c’est la révocabilité du pouvoir.

En Wallonie, le pouvoir n’est plus révocable. D’où les comportements intolérables que l’on connaît bien, mais qui sont malgré tout tolérés...

Crise de l’identité

Avec une soumission presque générale, les instances du PS mais aussi les institutions wallonnes ont accepté la nouvelle ligne belgicaine et monarchiste de M. Di Rupo. La sensibilité wallonne du président-ministre (ne dites plus ministre-président) est faible pour ne pas dire nulle. Il n’a participé à aucun des combats régionalistes et fédéralistes et surtout il ne semble en avoir retenu ni les leçons ni les héritages. A ses yeux, la Wallonie est une succursale du royaume de Belgique. Il veut prouver — à qui? — qu’il est un bon Belge, qu’il est le chef irremplaçable d’une brave Wallonie prête à causer aimablement avec ce bon M. Leterme. C’est du «belgoopportunisme». Puisqu’il y a encore de la valeur ajoutée belge— dumoins le pense-t-il—la Wallonie ne peut pas être un objectif en soi mais seulement subordonnéà l’intérêt belge. S’il est nécessaire de redresser la Wallonie, c’est d’abord pour sauver la Belgique en apaisant la colère flamande. Ce discours culpabilise les Wallons. Ceux-ci perdent confiance en eux-mêmes. Cela ne promet- il pas un immense désenchantement le jour où on s’avisera que le plan Marshall n’aura pas donné tous les fruits escomptés? Ce qui aggrave la situation, c’est que, comme tout l’indique, l’actuel président-ministre quittera Namur avant la fin de la législature et voudra dénouer la prochaine crise belge et tentera de devenir Premier ministre du royaume..Avec M. Di Rupo, nous assistons à une extraordinaire résurrection d’Edmond Leburton — Premier ministre en 1973 et unitariste déterminé s’il en fut—mais aussi à un nouvel enterrement politique d’André Cools, de Jean-Maurice Dehousse et de Guy Spitaels. Mais M. Di Rupo, le mirliflore de la politique belge, comprendrat- il en temps utile que jamais les partis flamands ne consentiront à lui offrir son bâton de maréchal?

Crise de régime

On en conviendra: les nouvelles «affaires» ont hissé la crise latente du régime à un niveau rarement atteint. Ce n’est pas un épiphénomène passager. Le système est touché dans sa moelle épinière. Les ennuis du PS ne devraient réjouir personne, et surtout pas ses concurrents-partenaires. Car l’affaiblissement du parti dominant affaiblira également les autres, ainsi que l’ensemble de l’édifice institutionnel wallon et donc la Wallonie elle-même. Celle-ci n’avait pas besoin de cela au moment même où elle dépasse la barre des 19% de chômeurs et se place au rang des lanternes rouges de l’Europe. La crise actuelle révèle en fait un échec à la fois politique et économique de la Wallonie, et donc un échec historique de la régionalisation. Autant le dire: la Wallonie se prépare très mal à la prochaine bataille institutionnelle mitonnée par la Flandre. Dans cette perspective, les francophones auront besoin de force politique et d’une grande force morale pour résister à la nouvelle offensive flamande, pour éviter des reculs supplémentaires, pour oser envisager l’après-Belgique. Aurons-nous cette vigueur politique et morale? Le défi est gigantesque, car le mal wallon est politique autant qu’économique. Il y a urgence à réconcilier les Wallons avec leurs institutions. L’autonomie constitutive devrait permettre des réformes radicales de notre démocratie.— La Wallonie doit élire son ministre-président au suffrage universel direct à deux tours... Le président en tirera une vraie légitimité populaire et par là le poids nécessaire dans les pourparlers institutionnels qui ponctueront les ultimes crises belges. L’élection directe conduirait à un débat authentique et ouvrirait le jeu en permettant à un non-socialiste, éventuellement, d’être choisi. Et elle accoutumerait les Wallons aux institutions de la République française, dont ils relèveront demain ou après-demain... —La Wallonie doit changer son système électoral et adopter, pour constituer son Parlement, le scrutin majoritaire uninominal à deux tours. Une circonscription, un député visible et responsable. Une meilleure sélection. Une définition plus claire des camps et... une alternance gouvernementale enfin possible. —La Wallonie doit organiser des référendums décisionnels sur les très grandes options politiques.

Le dernier quart d’heure?

La classe politique wallonne aurait intérêt à soutenir ces propositions. Qu’elle y prenne garde: les «affaires» ne sont pas terminées et elles pourraient engendrer un séisme. Le régime belge, lui aussi, est gravement secoué par la crise wallonne actuelle. En effet, celle-ci fragilise M. Di Rupo qui est l’un des derniers grands soutiens de l’unité et donc de l’existence du royaume. En face, il y a une radicalisation nationaliste flamande sans précédent, débordant du monde de la politique vers celui des entreprises.

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